Interview de Keltoume REDJIMI, directrice d’établissement sanitaire et médico-social

Interview de Keltoume REDJIMI, directrice d’établissement sanitaire et médico-social

À 47 ans, Keltoume REDJIMI a construit progressivement son parcours dans le travail social, depuis l’animation socioculturelle jusqu’à des fonctions de cheffe de service, puis de direction dans le secteur sanitaire et médico-social. Après plusieurs années d’engagement dans les centres sociaux et socioculturels de la Gironde, puis en protection de l’enfance et dans l’accompagnement de publics en situation de vulnérabilité, elle a évolué vers des responsabilités d’encadrement puis de direction d’établissement.

Son métier l’amène à conjuguer pilotage administratif et économique, animation des équipes pluridisciplinaires et attention portée aux parcours de personnes accompagnées, souvent confrontées à des situations sociales complexes ou à des mesures de protection administrative ou judiciaire.

Dans cet entretien, elle revient également sur le rôle qu’a joué l’IRTS dans son parcours de formation, ainsi que sur les transformations actuelles des politiques publiques qui redéfinissent progressivement les pratiques du secteur social.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Keltoume REDJIMI, j’ai 47 ans et je suis issue du secteur du travail social. J’ai commencé mon parcours professionnel dans l’animation socioculturelle, avant d’évoluer progressivement vers des fonctions d’encadrement puis de direction dans le secteur sanitaire et médico-social.

Au fil de mon parcours, je me suis formée et spécialisée, notamment à travers le Diplôme d’État de la Fonction d'Animation (DEFA), de chef de service (CAFERUIS), puis le diplôme de directrice d’établissement (CAFDES). Ces formations m’ont permis d’exercer pendant de nombreuses années dans le champ de la protection de l’enfance, avant d’accéder à des fonctions de direction d’établissement.

Mon parcours, comme celui des autres professionnels du travail social, s’est ainsi construit progressivement, entre expériences de terrain, responsabilités d’encadrement et formation continue, toujours avec le souci d’accompagner au mieux des personnes aux parcours de vie parfois fragilisés, mais, en valorisant leurs ressources, leurs compétences et leur capacité d’agir.

En quoi consiste le métier de directrice de directrice d’établissement sanitaire et médico-social ?

L’une de mes expériences de direction m’a conduite à assurer la responsabilité d’un foyer d’hébergement pour jeunes adultes. Ces structures accueillent généralement des jeunes de 16 à 25 ans qui ont besoin d’un logement temporaire pour s’insérer dans la vie active, poursuivre une formation ou stabiliser leur situation sociale. L’idée, c’est de leur proposer un hébergement sécurisé, des logements décents, et un cadre collectif. Historiquement, ces dispositifs trouvent leur origine dans les foyers de jeunes travailleurs qui se sont développés en France dans les années 1950-1970 pour accompagner les mobilités professionnelles des jeunes. Avec les années, le travail social s’est progressivement intégré à ces structures, notamment avec l’évolution des publics accueillis et l’intervention de partenaires institutionnels comme les départements ou les CAF.

Le rôle de la direction consiste alors à piloter l’établissement à la fois sur le plan administratif, économique et humain : garantir un cadre d’hébergement sécurisé, organiser le travail des équipes éducatives et veiller à la qualité de l’accompagnement proposé aux jeunes. Et l’intérêt du foyer, c’est justement de ne pas être un logement “impersonnel”. Il y a une présence, une attention, des espaces de régulation, une vie collective, des activités, et une équipe qui repère quand ça ne va pas.

Mais cette expérience de direction s’inscrit dans un parcours plus large dans le travail social, puisque j’ai eu le plaisir d’exercer plusieurs années comme cadre socio-éducatif en protection de l’enfance, en charge notamment de coordonner les équipes et les parcours d’accompagnement des enfants et des adolescents. Plus récemment, j’ai également assuré un intérim de direction adjointe au sein d’un institut médico-éducatif, accueillant des enfants et adolescents en situation de handicap, avec un travail de coordination des équipes, des soins et des parcours de vie en lien étroit avec les familles.

Quelles sont les qualités requises pour exercer ce métier ?

Je pense d’abord qu’il faut être vraiment formé. Dans ces métiers, la formation est essentielle et elle ne s’arrête jamais au diplôme initial, validé dans notre jeunesse, au travers de stages et de la formation théorique. Les politiques publiques évoluent, les publics changent, et il est important de continuer à se former tout au long de sa vie professionnelle, de travailler en réseau, de participer aux colloques et débats organisés dans le champ du travail social.

Mais au-delà des diplômes, il faut aussi aimer travailler avec les autres : aimer le dialogue, la concertation et le travail d’équipe. Une décision, même prise par un chef de service ou un directeur, ne peut pas être pertinente si elle est totalement déconnectée du regard des professionnels qui accompagnent les personnes au quotidien (éducateurs, psychologues, référents) mais aussi de celui des familles et des personnes concernées elles-mêmes.

Il faut aussi une grande humilité. Je dis souvent que nous sommes avant tout des « techniciens » au service d’un projet associatif. Diriger un établissement, ce n’est pas seulement exercer une fonction de management : c’est s’inscrire dans une histoire, dans des statuts et dans des valeurs portées parfois depuis longtemps par des bénévoles, des administrateurs fondateurs et des professionnels engagés pour répondre à un besoin social.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ?

Ce qui me plaît le plus dans ce métier, c’est la transmission. Bien sûr, il y a l’accompagnement des publics accueillis, mais aussi celui des équipes, et surtout l’accompagnement des administrateurs bénévoles.

Certains d’entre eux sont aujourd’hui retraités et ont fondé des associations qui, au départ, étaient petites, militantes, portées par une énergie incroyable. Souvent, les politiques publiques n’étaient pas encore présentes sur certains sujets de société. Ils n’imaginaient sans doute pas qu’en 2026 leurs associations devraient répondre à autant d’exigences : évaluations, contrôles, expertises comptables, contraintes administratives ou renouvellements d’agréments, condition du maintien de leur existence associative financée et/ou reconnue d’utilité publique.

Au fond, ce que j’aime dans ce métier, c’est faire le lien. Faire le lien entre cette histoire associative et les exigences d’aujourd’hui, mettre mes compétences techniques avec l’humilité que nécessite cette fonction au service de ces projets, aider à « garder le cap », le texte d’intention (les statuts de déclaration de l’association 1901) et à aider à parvenir à rester fidèle aux valeurs de solidarité, d’entraide et de fraternité malgré les injonctions parfois « paradoxales »…

Quel est le plus gros challenge que vous rencontrez dans ce métier ?

Le principal défi, à mon sens, c’est sans doute de comprendre et d’anticiper l’évolution très rapide des politiques publiques. Dans le secteur social et médico-social, les dispositifs se transforment régulièrement : certains se développent rapidement, puis les financements évoluent ou les orientations publiques changent. Il faut donc être en capacité d’anticiper ces mouvements pour adapter les projets d’établissement. C’est là que le travail en réseau et la formation tout au long de la vie, via le CPF, prend tout son sens.

On le voit notamment avec l’évolution vers des logiques de désinstitutionnalisation. Pendant longtemps, les accompagnements se faisaient essentiellement « dans les murs » des établissements. Aujourd’hui, ils se déploient de plus en plus « hors les murs », avec des équipes « mobiles », des interventions à domicile et des parcours plus individualisés et coordonnées au plus près des bénéficiaires et de leur famille.

Cela représente une véritable transformation des pratiques professionnelles. Des équipes qui travaillaient depuis des années dans un cadre institutionnel doivent désormais intervenir davantage à l’extérieur, s’appuyer sur des outils numériques pour le suivi des dossiers et adapter leurs modes de coordination et de transmission avec leurs collègues comme avec les partenaires intervenant auprès des familles. Pour que ces évolutions soient possibles, il faut que les organisations suivent : formation des professionnels, équipements adaptés, outils numériques, véhicules pour les interventions… Si ces transitions ne sont pas suffisamment anticipées, un établissement peut rapidement se retrouver en difficulté. Pour moi, diriger, c’est transmettre et anticiper pour que le projet associatif continue de vivre et de faire sens malgré les défis de notre époque.

Pourquoi avoir choisi cette voie ? Quel a été votre parcours pour exercer à ce poste aujourd’hui ?

J’ai commencé par l’animation socioculturelle. « Animare » en latin « créer la vie ». J’ai découvert le travail social à travers l’animation de rue, les chantiers éducatifs, des espaces très vivants où l’on est au contact direct des jeunes.

Ensuite, j’ai travaillé pendant une dizaine d’années dans le champ de la protection de l’enfance. J’y ai progressivement pris des responsabilités, jusqu’à exercer des fonctions de cheffe de service. Cela m’a permis de garder un lien étroit avec le quotidien des équipes et des situations parfois très complexes, tout en prenant un peu de recul par rapport à l’accompagnement direct.

Puis, progressivement, j’ai évolué vers des fonctions de direction. C’est un parcours qui se construit étape par étape, avec l’envie de rester fidèle au sens du travail social, aux valeurs portées par le mouvement de l’éducation populaire, tout en assumant progressivement davantage de responsabilités dans la conduite des projets et l’accompagnement des équipes. Je suis une directrice débutante, je n’ai que deux expériences professionnelles de direction à ce jour, mais j’ose m’exprimer de ma place de très jeune directrice d’établissement sanitaire et médico-social.

Ce qui m’a toujours guidée et cela continuera, car j’ai encore plusieurs années d’exercice devant moi, c’est l’envie de rester dans des métiers où l’on agit concrètement pour des personnes et des causes qui dépassent les trajectoires individuelles.

Pourquoi avoir suivi une formation chez IRTS ? Quelles compétences avez-vous développées chez eux ?

J’ai été accompagnée par l’IRTS à différents moments de mon parcours : d’abord pour mon diplôme d’État de la Fonction d’Animation (DEFA), puis plus tard pour ma formation de cheffe de service (CAFERUIS). L’IRTS fait donc partie intégrante de mon histoire professionnelle. Et quelques années plus tard encore, dans le cadre de ma préparation au concours CAFDES et formation CAFDES.

Ce que ces formations m’ont apporté, c’est avant tout une capacité à structurer la pensée et à articuler les apports théoriques avec la réalité du terrain. Elles m’ont aussi permis de mieux comprendre les politiques publiques et les cadres institutionnels dans lesquels s’inscrit l’action sociale.

Je me souviens d’une image utilisée par ma directrice de mémoire, qui comparait les étudiants cadres à « des éléphants dans un magasin de porcelaine ». C’était une manière de nous rappeler qu’en arrivant avec des outils d’analyse et des cadres théoriques nouveaux, nous pouvions parfois bousculer des équilibres institutionnels fragiles. Cette image m’a marquée, car elle invite à exercer les responsabilités avec discernement et humilité.

Ces formations m’ont aussi appris l’exigence : on ne vous laisse pas vous reposer sur vos acquis. On vous pousse à chercher, à argumenter et à construire une réflexion solide.

Quels sont, selon vous, les atouts de l’IRTS ?

Il y a d’abord quelque chose d’assez particulier dans la culture de l’IRTS. Quand on regarde son histoire et même ses statuts fondateurs, on voit qu’ils ont été construits par des professionnels du terrain, mais aussi par des chercheurs, des bénévoles et des militants engagés dans les questions sociales, des enjeux sociétaux déjà repérés à l’époque de la création de l’association 1901. Cela donne une institution où les valeurs sont fortes et où l’on sent une véritable filiation avec l’histoire du travail social, les valeurs de l’éducation populaire, c’est mon avis.

Et cet esprit se retrouve dans la pédagogie, dans les contenus des formations : les équipes sont très proches du terrain et les enseignements cherchent à articuler les apports théoriques avec la réalité des pratiques professionnelles. Cela permet de former des cadres capables de penser l’action sociale tout en restant ancrés dans les réalités du terrain. J’ai aussi pu mesurer la capacité d’adaptation de l’IRTS dans un contexte particulier, celui de la période du COVID. Malgré le confinement, les équipes pédagogiques ont su rapidement mettre en place des modalités permettant de maintenir les enseignements et les accompagnements. En échangeant avec d’autres étudiants d’IRTS dans d’autres régions, j’ai pu mesurer que cette continuité n’était pas toujours évidente ailleurs.

L’un des aspects qui m’a particulièrement marquée, ce sont les moments collectifs organisés autour des rentrées des nouvelles promotions CAFDES ou encore pour la remise des diplômes. L’IRTS organise des véritables temps de rencontre professionnelle : elles sont souvent précédées d’un colloque ou d’une conférence avec un chercheur ou un grand professionnel, et elles rassemblent les étudiants en cours de formation, les promotions diplômées et les anciens.

Cela crée une forme de transmission entre générations de professionnels. On prend conscience que l’on s’inscrit dans une histoire collective du travail social. Ce lien se prolonge aussi à travers les mémoires professionnels, qui restent accessibles et peuvent être consultés par les nouvelles promotions. C’est très précieux, car ces travaux nourrissent la réflexion et participent à une dynamique de recherche-action : les expériences de terrain deviennent des ressources pour penser les pratiques et faire évoluer les formations.

C’est une démarche vivante, qui progresse parfois de manière indirecte, un peu comme ce qu’un directeur de centre social m’avait un jour décrit avec humour, comme une « démarche en crabe» : on avance, on se décale, on observe autrement, à travers tous les angles, tous les prismes et c’est ainsi que la réflexion professionnelle continue de se construire.

Si vous aviez un conseil à donner aux futurs diplômés, quel serait-il ?

Je leur dirais d’abord de continuer à se former tout au long de leur parcours professionnel via le CPF notamment. Le secteur social et médico-social évolue constamment : les dispositifs changent, les financements évoluent, les attentes des départements se transforment et les accompagnements se déplacent de plus en plus vers le domicile, « hors les murs » de l’institution traditionnelle. On ne peut pas « piloter » un établissement « comme avant » quand tout bouge. Si l’on ne comprend pas ces évolutions, on finit par les subir.

Je leur dirais aussi de rester curieux et de regarder ce qui se fait ailleurs, notamment en Europe et dans les pays anglo-saxons. Des pays comme le Canada ou le Québec ont parfois développé des approches très inspirantes, par exemple dans l’accompagnement de l’autisme ou dans la réflexion sur les politiques pénitentiaires. S’intéresser à ces expériences permet de prendre du recul et d’enrichir sa pratique professionnelle.

Enfin, je leur conseillerais de prendre le temps de choisir les structures dans lesquelles ils souhaitent travailler. Dans le travail social, on ne peut pas exercer partout de la même manière. Toutes les offres d’emploi ne se ressemblent pas à mon avis.

Il est important de lire les statuts, de comprendre les valeurs des associations et de regarder si, dans les faits, l’accompagnement proposé correspond réellement à nos valeurs. Sinon, on peut se retrouver en difficulté ou participer malgré soi à des pratiques qui ne nous ressemblent pas.

Le travail social reste avant tout un métier profondément humaniste, militant. Il se nourrit à la fois de l’engagement des professionnels et de la participation des personnes concernées pour construire ensemble des réponses aux défis sociaux d’aujourd’hui et de demain.

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