Interview de Margot GARCES, éducatrice spécialisée en protection de l’enfance (AEMO)

Interview de Margot GARCES, éducatrice spécialisée en protection de l’enfance (AEMO)

À 27 ans, Margot GARCES a déjà traversé plusieurs terrains de la protection de l’enfance : Centre Éducatif Fermé, service de “chambres en ville” pour jeunes majeurs, MECS, et aujourd’hui l’AEMO sur le secteur du Médoc. Formée à l’IRTS Nouvelle-Aquitaine, elle raconte un parcours fait de détours, de révélations, et d’apprentissages parfois remuants. Elle revient sur les qualités du métier, ses défis au quotidien, et l’importance de la théorie pour se protéger… et mieux accompagner.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Margot GARCES, j’ai 27 ans. J’ai obtenu en 2023 le diplôme de monitrice-éducatrice à l’IRTS Nouvelle-Aquitaine, puis j’ai enchaîné directement avec la formation d’éducatrice spécialisée et j’ai été diplômé en 2025.

J’ai effectué cette formation en alternance au Centre d’accueil Raba (association OGPE), dans un service de chambres en ville. J’y accompagnais des jeunes majeurs sous mesures APJM/AEJM, autour de l’autonomie, du quotidien et de la sortie progressive de la protection de l’enfance. Ensuite, j’ai travaillé en MECS et aujourd’hui, je suis en CDD comme éducatrice spécialisée en AEMO (Assistance Éducative en Milieu Ouvert).

En quoi consiste le métier d’éducatrice spécialisée en protection de l’enfance (AEMO) ?

Souvent, tout commence par une information préoccupante (IP), transmise par l’école, un professionnel ou parfois l’entourage. Après évaluation de la situation, le juge des enfants peut décider de mettre en place une mesure d’AEMO.

L’AEMO, c’est une Assistance Éducative en Milieu Ouvert. Concrètement, c’est une mesure judiciaire qui permet d’accompagner l’enfant et sa famille tout en maintenant l’enfant à domicile. L’idée, c’est de protéger l’enfant tout en soutenant les parents dans leur rôle éducatif.

On intervient directement chez les familles. Il y a souvent une forme de carence éducative, mais les situations restent très variées. Pour ma part, j’interviens sur le secteur du Médoc, auprès d’enfants de 2 mois à 18 ans.

On travaille bien sûr avec l’enfant, mais aussi beaucoup avec les parents, notamment autour de la parentalité. L’accompagnement est vraiment familial, avec toujours comme fil conducteur l’intérêt de l’enfant.

Une ordonnance du juge fixe des objectifs de travail. Souvent, ça peut être pour apaiser les conflits familiaux, de la violence, de travailler autour de la scolarité, de l’organisation du quotidien ou encore de la communication au sein de la famille.

Un peu avant la fin de la mesure, on fait un bilan en équipe pluridisciplinaire (éducateurs, psychologues, chef de service). En fonction de l’évolution, on peut proposer de poursuivre la mesure, de l’arrêter si la situation s’est stabilisée, ou parfois d’envisager un placement si le danger persiste.

Mais l’AEMO, ce n’est pas juste une étape avant un placement. On est vraiment dans un travail du quotidien, au plus près des familles, avec beaucoup d’ajustements, en fonction de ce qui se passe concrètement chez elles.

Quelles qualités sont nécessaires pour exercer ce métier ?

La base, pour moi, c’est la remise en question permanente. Accepter d’être bousculé, ne pas rester bloqué sur ce qui nous perturbe, travailler sur soi.

Il faut aussi une vraie capacité d’écoute et savoir travailler en équipe. Un travailleur social isolé est un professionnel en danger et peut mettre en danger les autres.

Il faut savoir faire des pas de côté, ne pas vouloir “sauver”, accompagner sans faire à la place. L’objectif est que les personnes puissent agir seules ensuite.

Est-ce que tout le monde peut exercer ce métier ?

J’aurais envie de dire non… et en même temps oui.

Il faut une vraie envie, sinon on ne tient pas. Ce n’est pas un métier qu’on fait par hasard, ni pour l’argent. Quand je suis entrée en formation, j’étais parfois impulsive. Le métier et la formation m’ont appris la patience, le recul. On se casse parfois les dents, mais on évolue.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus ?

Créer une relation de confiance, construire la relation éducative dans la durée.

J’aime profondément la protection de l’enfance. Toutes mes expériences ou presque s’y inscrivent. Ce domaine m’apprend énormément. Il y a une forme de transmission réciproque et des dynamiques de transfert parfois, qui rendent les rencontres fortes.

Quel est votre plus grand challenge ?

En AEMO, et en tant que jeune éducatrice, mon principal défi concerne la question de la parentalité. J’ai 28 ans, je n’ai pas d’enfant, et j’accompagne des parents dans l’éducation des leurs. Trouver une posture légitime demande un vrai travail d’équilibre.

Un autre défi majeur est la gestion des conflits parentaux. Il s’agit de réussir à recentrer les parents sur l’intérêt de l’enfant, tout en reconnaissant qu’ils ne sont pas “que parents” et qu’ils traversent eux-mêmes des difficultés.

Il y a aussi des défis très concrets, au quotidien : trouver le déclic pour qu’un enfant retourne à l’école, amener un jeune à accepter un accompagnement, ou parfois savoir se taire et laisser un silence pour permettre à l’autre de s’exprimer.

Pourquoi avoir choisi cette voie ?

Au départ, j’étais au conservatoire en chant et en fac d’espagnol. Je pensais devenir prof d’espagnol ou faire carrière dans la musique. Puis la fac n’a pas fonctionné.

J’ai commencé à travailler en service civique contre le décrochage scolaire, en tant qu’animatrice en centre de loisirs, ou encore comme surveillante en internat. Je voyais des situations difficiles et je ressentais de la frustration : je percevais qu’il y avait un “plus” à faire, mais ce n’était pas mon rôle. Je suis entrée en formation monitrice-éducatrice sans savoir à quoi m’attendre. Et ça a été une révélation.

Que vous ont apporté ces formations ?

Elles m’ont profondément transformée. Au début, je n’étais pas apaisée. Ces formations remuent énormément, viennent toucher des choses personnelles. J’ai traversé une période de colère. Puis j’ai appris à être plus posée, plus à l’écoute, des autres et de moi-même. J’ai appris à observer, à ajuster ma manière de m’adresser aux personnes.

La dimension théorique est essentielle : transfert, contre-transfert… Ces notions structurent la relation éducative. En Centre Éducatif Fermé, j’ai entendu des histoires très dures, que l’on reçoit parfois de plein fouet. Les groupes d’analyse de la pratique (GAP) permettent justement de prendre du recul sur ces situations, de comprendre ce que cela vient toucher chez nous, et de réfléchir collectivement à la posture la plus ajustée pour accompagner. Les échanges entre promotions et métiers différents enrichissent énormément cette réflexion.

Quel conseil donneriez-vous aux futurs diplômés ?

Accrochez-vous.

Ne minimisez pas la théorie. Lire, se former, poser des questions. Au début, je pensais que seul le terrain comptait. Puis j’ai compris que la théorie permet de mettre du sens sur ce qu’on vit, d’ajuster sa posture, de mieux protéger les autres… et soi-même.

Toujours préparer une rencontre : savoir ce qu’on vient chercher, ce qu’on veut comprendre. Trop improviser peut faire mal.

Articles pouvant également vous intéresser